Réintégration dans le secteur des soins de santé

Frank travaille comme logopède au service de revalidation d’un hôpital. Il souffre depuis de nombreuses années de rhumatisme et on lui a récemment implanté deux nouvelles hanches. Après une longue période de revalidation, sa réintégration au travail s’est déroulée sans encombre.

Frank, en quoi consiste exactement ton travail?
“Je suis logopède au service de revalidation d’un hôpital. Je travaille avec des personnes présentant une lésion cérébrale non congénitale et je m’occupe principalement de patients souffrant de dysphagie, de troubles du langage et de la parole, et de troubles cognitifs. Mes patients sont souvent des personnes ayant subi une attaque d’apoplexie, une hémorragie cérébrale ou un manque d’oxygène dans le cerveau, notamment à cause d’un accident de voiture ou d’une crise cardiaque, et ont ainsi perdu certaines aptitudes. À l’hôpital, nous les accompagnons pendant quelques mois pour les aider à récupérer le mieux possible. 
Je ne suis pas indépendant, mais salarié. J’ai choisi consciemment cette option, non seulement parce que je trouvais le cadre hospitalier et le travail multidisciplinaire (avec des kinésithérapeutes, des ergothérapeutes, etc.) très intéressant, mais aussi parce que je souffre de rhumatisme. Le rhumatisme est une maladie qui évolue par poussées. On ne sait jamais à l’avance où et quand celles-ci vont se produire. Travailler comme salarié est donc avantageux pour moi, car j’ai ainsi plus de sécurité en ce qui concerne mes revenus.”
 
À quoi ressemble l’une de tes journées de travail?
“Ma journée de travail commence généralement par l’accompagnement du repas des patients. Nous les observons ou leur donnons un repas et les aidons à avaler. Pour ce faire, nous leur donnons notamment des conseils pour éviter qu’ils avalent de travers. Des thérapies individuelles sont ensuite prévues. En principe, je m’occupe d’un patient différent toutes les demi-heures. Il peut par exemple s’agir de thérapie du langage: j’enseigne au patient des techniques pour retrouver plus facilement certains mots ou je lui apprends à parler plus vite ou au contraire moins rapidement. Nous organisons aussi parfois des thérapies de groupe afin que les patients souffrant de problèmes similaires puissent apprendre les uns des autres. Entre les diverses thérapies, nous avons aussi des réunions avec l’équipe: ergothérapeutes, kinésithérapeutes, psychologues, médecins et assistants sociaux. Lors de ces réunions en équipe, nous discutons de l’état de santé des patients et des traitements. Au cours de l’après-midi, d’autres thérapies individuelles sont prévues, auxquelles des membres de la famille sont souvent conviés. Nous pouvons ainsi les tenir au courant et répondre aux éventuelles questions. La famille discute en outre régulièrement avec le médecin.”
 
Ce travail est-il mentalement éprouvant?
“Oui, absolument. Je pense que la plupart des personnes actives dans le secteur social le font par idéalisme, d’une certaine façon, parce qu’elles veulent aider les autres. Ce n’est pas toujours aussi simple. Je suis chaque jour confronté à des patients qui sont dans une situation très compliquée. La famille place souvent beaucoup d’espoirs dans le traitement, mais il arrive parfois que je n’obtienne aucune amélioration. C’est très difficile à accepter pour la famille, qui projette parfois ses émotions sur moi. Les patients peuvent aussi être agressifs en raison de leur lésion. Il faut donc être constamment sur ses gardes et faire preuve de compréhension face à leur situation et leurs frustrations. C’est très stressant. Un patient peu ou pas motivé est aussi très fatigant à gérer: cela demande énormément d’énergie. Il faut donc avoir beaucoup de ressources et être très attentif à ses propres limites.
La charge mentale est très présente, parmi mes collègues et dans le secteur social en général. La pression du travail est si importante qu’il reste peu de temps par exemple pour souffler un peu avec ses collègues. Dans le secteur social, on devrait investir davantage dans l’accompagnement psychologique des travailleurs.”
 
Le travail est-il physiquement (plus) épuisant pour toi?
“À cause du rhumatisme, mes hanches étaient usées. On m’a donc implanté deux nouvelles hanches il y a trois ans. Dans mon travail, je dois beaucoup marcher pour aller chercher les patients pour leur thérapie, puis les reconduire à leur chambre. Il y a quelques années, quand j’ai commencé à souffrir des hanches, j’éprouvais de grandes difficultés physiques à marcher et pousser les fauteuils roulants. Depuis que j’ai mes nouvelles hanches, ça va beaucoup mieux. Heureusement, je ne dois pas beaucoup rester inactif. Pour quelqu’un qui a du rhumatisme, l’alternance entre position assise et marche est donc idéale.”
 
Tu as probablement dû rester un bout temps à la maison en raison de ton opération et de ta revalidation. À ton retour, des aménagements ont-ils été effectués pour ta réintégration?
“Après l’opération, j’ai été outpendant six mois.Il y a alors eu quelques aménagements. Ainsi, juste après mon retour, j’ai fait la thérapie des patients dans leur chambre plutôt que dans mon bureau. On m’a également attribué un bureau plus proche des services où je dois être. J’essaie aussi de faire en sorte de devoir marcher le moins possible: je programme les séances de thérapie de tous mes patients relevant d’un même service les unes après les autres et j’emporte au début de ma tournée tout le matériel dont j’ai besoin pour l’ensemble des thérapies. Mon employeur m’a également fourni un téléphone portable afin que je puisse joindre plus facilement mes collègues sans devoir aller les trouver ou chercher un téléphone fixe.
Il est (et c’est toujours le cas) aussi très pratique que je ne travaille ‘que’ 90% du temps. Cela me permet d’avoir suffisamment de repos. Quand j’ai recommencé à travailler après ma revalidation, j’ai convenu avec mon employeur que je prendrais chaque semaine un jour de congé. J’aurais ainsi plus de temps pour me rétablir.”
 
As-tu l’impression que ton employeur et tes collègues faisaient/font preuve de compréhension par rapport à ta situation? As-tu reçu suffisamment de soutien et d’accompagnement après ton retour?
“Oui, tout le monde s’est montré très compréhensif quand je suis revenu travailler. Durant mon absence, mes collègues m’ont également bien tenu au courant de tout ce qu’il se passait au travail. Je me suis donc toujours senti impliqué et n’ai jamais eu l’impression d’être exclu en raison de mon absence. Néanmoins, je crois que cela varie d’une personne à l’autre: pour certains, le fait de recevoir des nouvelles du boulot pendant leur congé de maladie peut être perçu comme stressant.
Le thérapeute principal du service dans lequel je travaille me demande aussi régulièrement comment je vais. Il est donc facile pour moi de signaler les difficultés que j’éprouve.
Pour le reste, je ne voulais pas beaucoup d’accompagnement supplémentaire après ma reprise, car je n’apprécie guère qu’on se préoccupe trop de moi et qu’on décide à ma place de ce qui va et ne va pas. E ça, mon employeur et mes collègues le savent.”
 
T’es-tu déjà senti discriminé au travail?
“Non, ça ne m’est jamais arrivé, mais je connais nombre de personnes souffrant de rhumatisme qui ont déjà été victime de discrimination quand elles cherchaient un emploi. Lors d’un entretien d’embauche, il est toujours difficile de savoir s’il faut ou non signaler que l’on souffre de rhumatisme. Beaucoup d’employeurs craignent d’engager une personne atteinte d’une maladie chronique ou d’un handicap. Ils redoutent probablement qu’elle soit plus souvent absente et ne puisse effectuer qu’une quantité de travail moins importante, pourtant, je pense que c’est plutôt l’inverse. Et puis, je me rends compte, comme bien des personnes avec un handicap, que c’est un privilège de pouvoir travailler et je suis souvent plus motivé. Ainsi, après mon opération des hanches, je trépignais d’impatience à l’idée de retourner travailler.”
: preventActio 12/2017