Opinion: Un nouveau rôle pour le médecin du travail?

Les médecins du travail ont reçu des autorités des missions de contrôle. Ils doivent ainsi contribuer à assurer que les employeurs appliquent les mesures pour limiter la propagation du virus SARS-CoV-2. Est-ce vraiment une bonne idée?

Missions de contrôle
L’arrêté ministériel, publié dans le Moniteur belge du 12 janvier 2021, instaure de nouvelles mesures de sécurité dans le cadre de la pandémie de coronavirus. Cet arrêté attribue aussi des missions de contrôle aux conseillers en prévention-médecins du travail: ils peuvent désormais demander la réalisation de tests Covid-19 et rédiger des attestations pour les travailleurs qu’ils rencontrent sur le lieu de travail, afin de prouver qu’ils respectent les mesures anti-Covid.

Signalement des infractions
Ce texte légal est en accord avec un appel antérieur de la Direction générale Contrôle du bien-être au travail. En effet, en octobre dernier, l’inspection du travail avait constaté que malgré les énormes efforts de sensibilisation et les conseils formulés concernant la prise de mesures anti-Covid, ces mesures n’étaient pas respectées systématiquement partout. Elle avait donc demandé aux services externes de prévention de lui signaler les infractions graves, afin qu’elle puisse immédiatement lancer une enquête et prendre les mesures adéquates.

Vision de l’intérieur
Je comprends la logique. La demande ne date d’ailleurs pas d’hier: chaque décennie, l’inspection du travail demande aux médecins du travail de lui signaler les problèmes de façon proactive. Les médecins du travail ont une vision de l’intérieur et en savent beaucoup, tant sur les travailleurs que l’employeur. Je peux personnellement en témoigner. Si vous saviez ce que j’ai pu constater lors de mes visites annuelles, et ce que j’ai pu entendre lors des examens périodiques, au cours de mes années d’activité en tant que médecin du travail! Les situations évoquées par les travailleurs sont parfois tellement hallucinantes qu’on a du mal à y croire.

Expérience personnelle
Pourquoi ne devrions-nous pas signaler tout cela à l’inspection du travail? Il m’est d’ailleurs arrivé de le faire, moi aussi, il y a une vingtaine d’années, lorsque j’étais encore un jeune médecin du travail un peu naïf.

Situations dangereuses
Une certaine entreprise faisait preuve d’une très grande nonchalance à l’égard de la sécurité. Je l’avais déjà entendu dire plusieurs fois par des travailleurs que j’avais examinés et j’avais pu le constater de mes propres yeux durant la visite. Je n’ai pas manqué de le noter dans le rapport de visite d’entreprise (avec détails et photos et en indiquant tous les problèmes rencontrés) et je l’ai ensuite également mentionné au comité. Les travailleurs se sont indignés du manque de sécurité et l’employeur a promis d’y remédier. Cela n’a jamais dépassé le stade de la discussion. Concrètement, rien n’a été fait. Lors de la visite suivante un an plus tard, j’aurais pu entièrement réutiliser mon rapport précédent, il suffisait d’ajouter le mot “toujours” à côté des points pour lesquels l’entreprise n’était “pas en règle”. 

Perte de la position de confiance
J’ai consciencieusement signalé la situation à l’inspection du travail, qui s’est rendue sur place quelques mois plus tard. Elle a constaté (sans surprise) toute une liste de non-conformités. Pour faire court: l’employeur a été fortement incité à mettre les problèmes constatés en conformité sur le papier, et à dissimuler les véritables points noirs. Y compris à mon égard. Les travailleurs n’osaient plus trop me dire ce qui n’allait pas, car leur employeur se plaignait du fait que toutes ces tracasseries (essentiellement administratives) de l’inspection avaient entraîné beaucoup de travail et de frais inutiles. J’avais perdu ma position de confiance: on me voyait désormais comme un semi-inspecteur du travail.

C’est en forgeant qu’on devient forgeron
Avec le temps, j’ai appris comment faire pour que mes rapports aient plus d’impact. Je me focalisais uniquement sur les principaux risques pour la santé, j’expliquais quelles pouvaient être les conséquences négatives pour le travailleur comme pour l’employeur et je terminais en indiquant ce qui pouvait être fait concrètement, et de quelle manière. Si des câbles n’étaient pas placés correctement dans une gaine, ou si des prises électriques n’étaient plus tout à fait fixées au mur, je n’en faisais pas tout un fromage. Je le mentionnais durant la visite, mais plus dans le rapport; cela n’aurait fait que détourner l’attention des vrais points noirs.

Conseil et sensibilisation
Finalement, nous sommes tous des gens bien intentionnés; aucun employeur n’est intrinsèquement “mauvais”. Mais nous jouons tous un rôle et c’est ce rôle qui dicte notre comportement. L’employeur a avant tout pour mission de faire tourner l’entreprise, et idéalement de réaliser de beaux bénéfices. Évidemment, il veut aussi que tous les travailleurs puissent faire leur travail en toute sécurité et en bonne santé, et de préférence en étant heureux et intrinsèquement motivés. Toutefois, c’est souvent plus facile à dire qu’à faire. Dès lors, le médecin du travail peut parfois aider, en donnant des conseils sur ce qui est important et ce qui peut être fait. Tel est notre rôle: conseiller et sensibiliser, et non pas taper sur les doigts des employeurs (ou travailleurs) récalcitrants.

Aider à trouver des solutions
Aucun employeur n’a l’intention cachée de contribuer à propager le virus SARS-CoV-2… S’il est vrai que tous doiventt prendre les “mesures nécessaires”, cela ne s’avère pas toujours aussi simple. Les vieilles habitudes sont difficiles à perdre. Par conséquent, si l’inspection du travail constate que malgré leurs “énormes efforts de sensibilisation”, les mesures ne sont pas systématiquement respectées, il est normal que nous aidions à trouver des solutions en tant que médecins du travail, forts de notre rôle objectif et indépendant, mais en comptant sur la confiance des employeurs et des travailleurs.
En revanche, jouer aux ‘contrôleurs’, vérifier si les travailleurs ont bel et bien le droit d’être présents et rapporter systématiquement les infractions à l’inspection du travail, me semble beaucoup moins judicieux: cela aurait pour effet de saper complètement la relation de confiance que nous avons mis du temps à bâtir, et nuirait finalement au bien-être des travailleurs.

À propos de l’auteur: Edelhart Kempeneers est un médecin spécialisé en médecine du travail. Il est directeur médical chez Attentia.

: preventActua 04/2021