Opinion - Taux de vaccination: quel impact sur les entreprises?

Quel impact a la campagne de vaccination contre le Covid-19 sur le lieu de travail? Quelle est son efficacité en tant que mesure de prévention? Pourquoi le taux de vaccination des travailleurs est-il important? Cet article aborde ces questions en détail.

Le vaccin comme arme ultime?
La pandémie de Covid-19 a intensément affecté notre société, tant au niveau social que sur le plan professionnel. Alors qu’à l’origine, le virus SARS-CoV-2 semblait présenter uniquement un réel risque pour la santé de la population (très) âgée et des personnes souffrant d’une affection sous-jacente, il est progressivement apparu que les personnes plus jeunes risquaient également de développer des symptômes chroniques en cas de contamination. Les mesures mises en place par le gouvernement n’ont été viables qu’à court terme (confinements et fermetures) ou n’étaient pas capables d’éradiquer le virus à elles seules (désinfection, tests et recherche des contacts, masques, aération). Le vaccin, l’arme ultime pour lutter contre le virus, était attendu avec impatience et est miraculeusement arrivé assez rapidement. Depuis, 70% de la population belge a été vaccinée.
Après près d’un an et demi de restrictions, les travailleurs vont pouvoir revenir au bureau, fréquenter les cafétérias et prendre les ascenseurs. Puisque tout le monde est vacciné, c’est possible, n’est-ce pas?
Non, pas tout à fait. L’apparition de nouveaux variants du virus et un groupe de militants antivaccins – qui, malgré sa taille restreinte, fait beaucoup parler de lui – ralentissent la campagne de vaccination. Or, un taux de vaccination de 70% ne suffit plus. Comme il existe de grandes différences entre les groupes de population, la couverture vaccinale des travailleurs peut être inférieure à 50% dans une entreprise, alors que celle d’une autre entreprise atteint les 100% depuis un bon moment. Peut-on faire une distinction en fonction de cette donnée?

Taux de vaccination par entreprise: pas de cadre juridique
Dans le cadre de l’analyse des risques, il est essentiel de connaître le pourcentage de travailleurs vaccinés au sein de l’entreprise. Toutefois, le cadre juridique actuel ne permet pas à l’employeur d’avoir accès à ces données. Le vaccin est administré sur base volontaire: chacun y a accès et peut décider de se faire vacciner ou non. L’employeur ne peut pas demander le statut vaccinal de ces travailleurs, car cela constitue une violation de la vie privée. Les données de vaccination sont des données médicales que l’employeur peut uniquement traiter sur une base légale, mais celle-ci n’existe pas encore. L’accord exprès du travailleur ne constitue pas non plus une base valable pour le traitement des données de vaccination. Cela va changer dans le secteur des soins, où le vaccin sera rendu obligatoire, tout comme le vaccin contre l’hépatite B. Les employeurs de ce secteur auront dès lors un aperçu du taux de vaccination au sein de leur entreprise. Une loi sera très probablement élaborée afin que les employeurs ne faisant pas partie du secteur des soins puissent aussi connaître le taux de vaccination par l’intermédiaire des médecins du travail. Étant donné qu’il s’agira de données collectives anonymes, cette prise de connaissance pourra être faite conformément au RGPD et dans le respect du secret médical. J’espère uniquement que ce processus sera rapide.

Impact des nouveaux variants sur l’efficacité
Variants
Quatre vaccins sont approuvés au sein de l’UE: ceux de Pfizer/BioNTech, Moderna, AstraZeneca/Oxford et Johnson & Johnson. Ils offrent tous une protection presque totale contre les formes sévères de la maladie (hospitalisation) et les décès dus au Covid-19 en cas d’infection par la ‘forme sauvage’ du virus SARS-CoV-2. Ces vaccins se sont également révélés efficaces jusqu’à 90% contre les formes modérées de la maladie. Depuis, de nouveaux variants du virus sont apparus: ces mutations du virus sont plus contagieuses et peuvent donc devenir dominantes. En outre, plus ils diffèrent du virus SARS-CoV-2 d’origine, plus l’efficacité du vaccin développé initialement risque d’être faible. Cette théorie est confortée par la présence dominante du variant Delta en Belgique, et encore davantage par celle du variant Lambda (qui, heureusement, ne circule pas (encore) vraiment dans notre pays). La présence de ces nouveaux variants implique également que les travailleurs complètement vaccinés peuvent toujours contracter une ‘infection de percée’ du Covid-19 et la transmettre aux autres. L’efficacité du vaccin Pfizer est passée de 94% (contre la ‘forme sauvage’ du virus) à 80% (contre le variant Delta). Par conséquent, l’impact de la campagne de vaccination est plus limité. Mais qu’est-ce que cela implique concrètement?

Efficacité
L’on a souvent une vision simplifiée des vaccins: on pense qu’un ‘bon’ vaccin protège complètement contre l’infection et que le risque de contamination est éliminé. Mais, même les vaccins les plus efficaces, tels que le vaccin contre l’hépatite B, sont ‘seulement’ efficaces à 98%. L’efficacité de la majorité des vaccins est comprise entre 50 et 80%. Une efficacité de 50% semble (trop) insuffisante pour de nombreuses personnes: “Il y a toujours une chance sur deux de tomber malade”. Toutefois, il s’agit d’une avancée significative, comme c’est le cas pour le vaccin contre la grippe, par exemple, qui, malgré son efficacité de 50 à 70%, crée une différence significative. Non seulement plus de la moitié des travailleurs vaccinés ne tomberont pas malades, mais ceux qui contracteront la grippe seront moins affectés par la maladie. Un taux de vaccination suffisant diminue également les risques de contamination. Cela peut juguler une épidémie et empêcher l’infection de toucher un département entier sur le lieu de travail.

Exemple
Au départ, Israël et le Royaume-Uni étaient en avance avec leur campagne de vaccination et l’impact sur les hospitalisations s’est rapidement fait sentir. Au Royaume-Uni, lorsque 69% de la population a reçu le vaccin AstraZeneca, les hospitalisations étaient six fois moins élevées et concernaient des personnes qui n’étaient pas vaccinées ou n’avaient reçu que la première dose du vaccin. En Israël, vingt fois moins de personnes ont été hospitalisées. Dans près de 80% des cas, ces patients n’étaient pas (complètement) vaccinés.
La hausse progressive du taux de vaccination entraîne un changement paradoxal de ce rapport. Faites le calcul: si 100.000 personnes sont vaccinées et que 10.000 ne le sont pas, si le risque de développer une forme sévère de la maladie et d’être hospitalisé est de 1% en cas d’infection et si le vaccin a une efficacité de 80%, alors 100 personnes parmi les 10.000 qui ne sont pas vaccinées (1%) seront hospitalisées contre 200 parmi les 100.000 vaccinées (0,2%). Dans ce cas, deux patients hospitalisés sur trois sont vaccinés. Toutefois, si ces 100.000 personnes n’étaient pas vaccinées, il n’y aurait pas 200, mais 1.000 personnes hospitalisées. L’impact est donc considérable, même si le vaccin ne protège qu’à 80% contre une forme sévère de la maladie.

Impact de la campagne de vaccination au travail?
Couverture vaccinale de 100%
Comme je l’ai indiqué précédemment, les personnes complètement vaccinées peuvent être contaminées et contagieuses. Ainsi, une couverture vaccinale de 100% au sein de l’entreprise ne garantit pas l’absence de risque de contamination au Covid-19. Ce risque est bien sûr fortement réduit et les travailleurs infectés seront généralement moins affectés par la maladie. Néanmoins, le maintien de certaines mesures de prévention est nécessaire, notamment la présence d’une bonne ventilation.

Couverture vaccinale de 80 à 90%
Si la couverture vaccinale est de 80-90%, 10 à 20% des travailleurs ne sont pas protégés contre le Covid-19 ou le sont moins. Il se peut que certains d’entre eux aient déjà contracté le Covid-19, ce qui est en fait le cas de près de 20% de la population belge. La protection contre une nouvelle contamination est toutefois très variable. En cas de développement d’une forme sévère de la maladie, l’immunité ‘naturelle’ sera forte, comme dans le cas d’une vaccination, mais c’est moins fréquent en cas de développement d’une forme modérée de la maladie. Une couverture vaccinale de 80-90% implique donc un risque beaucoup plus faible, mais des mesures de prévention renforcées devront être maintenues, et ce principalement pour protéger les personnes non vaccinées! Outre la ventilation, le port du masque reste une bonne mesure lorsque la distance d’un mètre et demi ne peut être maintenue.

Couverture vaccinale de 50 à 80%
Une couverture vaccinale de 50 à 80% n’altère pas l’impact solide de la compagne de vaccination au sein de l’entreprise. Outre les mesures de prévention existantes, la vaccination permet toujours d’empêcher l'apparition de clusters de Covid-19 sur le lieu de travail. Les mesures de prévention peuvent varier d’un département à l’autre, en fonction de la couverture vaccinale de ces groupes de travailleurs. Cependant, l’employeur peut globalement justifier un assouplissement des mesures sans encourir un risque élevé d'interruption soudaine des activités.

Couverture vaccinale < 50%
Si la couverture vaccinale est inférieure à 50%, l’impact des travailleurs vaccinés se réduit et devient insuffisant. Le virus SARS-CoV-2 continue de se propager en Belgique, principalement le très contagieux variant Delta. Si l’employeur ne prend pas de mesures de prévention supplémentaires, un cluster apparaîtra tôt ou tard sur le lieu de travail, ce qui entraînera quarantaine obligatoire des travailleurs (éventuellement) contaminés et la fermeture temporaire d’au moins un département.

Vaccination = important
La campagne de vaccination contre le Covid-19 est une arme majeure dans la lutte contre la pandémie. Au niveau de l’entreprise, le taux de vaccination peut fortement influer sur le niveau de protection général. Dès que l’employeur pourra connaître le taux de vaccination au sein de son entreprise, il pourra adapter les mesures de prévention nécessaires à la situation.

À propos de l’auteur: Edelhart Kempeneers est médecin du travail. Il est directeur médical chez Attentia.
 

: preventActua 16/2021