Opinion: Discrimination fondée sur l’âge et Covid-19

Unia, l’institution interfédérale de lutte contre les discriminations, a récemment souligné qu’il fallait éviter la discrimination fondée sur l’âge lors de l’assouplissement des mesures corona. D’un point de vue pratique, ce n’est pas si simple, estime le médecin du travail Edelhart Kempeneers, qui rejoint cependant le point de vue d’Unia sur le plan déontologique.

S’agit-il réellement d’une discrimination fondée sur l’âge?
Dans le cadre de l’assouplissement des mesures en période de corona, il est proposé de restreindre plus longuement ou plus sévèrement la liberté des personnes de plus de 65 ans: ainsi il serait interdit aux grands-parents de s’occuper de leurs petits-enfants s’ils appartiennent à un groupe à risque (par ex. les plus de 65 ans).
On ne peut imposer une limite d’âge qu’à condition de pouvoir la justifier objectivement et raisonnablement: donc, si un débit de boissons refusant de vendre de la bière à des mineurs de moins de 16 ans pourra se justifier, ce ne sera pas le cas pour un employeur refusant par exemple des travailleurs potentiels de plus de 50 ans.

Facteur de risque objectif
L’âge est bel et bien un facteur de risque objectif de complications en cas de contamination au virus SARS-CoV-2. En effet, avec une mortalité de près de 15%, une personne de plus de 80 ans a dix fois plus de probabilité de décéder du Covid-19 qu’une personne de 50 ans. Il ne s’agit donc pas nécessairement d’une discrimination fondée sur l’âge, car il y a bien une différence objectivement et raisonnablement justifiable.

Corrélation avec d’autres facteurs
L’âge n’est pas un facteur de risque intrinsèque, mais il présente une forte corrélation avec d’autres facteurs: il augmente en effet le risque de maladies chroniques (maladies cardiovasculaires, diabète, affections pulmonaires chroniques,…) entraînant un risque accru de complications en cas d’infection au Covid-19. Autrement dit, certaines différences individuelles constituent des facteurs plus aggravants que l’âge proprement dit: un sexagénaire obèse, fumeur et souffrant de diabète, par exemple, présentera plus de risque qu’une personne de septante ans en bonne santé.
Dans ce cadre, une mesure rigide uniquement fondée sur l’âge n’est pas vraiment objective et raisonnable et constitue une forme de discrimination.

Comment aborder le problème? 
La manière la plus simple
D’un point de vue purement pragmatique, une distinction claire et uniforme en fonction d’un paramètre indéniable - l’âge - est la manière la plus simple et la plus transparente de procéder.
En effet, comment estimer le risque réel au niveau individuel? Le médecin traitant pourrait le faire, en se basant sur les antécédents médicaux et la condition physique de son patient. Mais quel somme de travail! Qui aurait le temps et qui paierait la note?
Et comment affirmer avec certitude que tous les médecins réaliseront cette estimation de la même manière? Et comment éviter que certains patients ne convainquent leur médecin de fausser l’estimation à leur avantage ou ne choisissent un autre médecin plus conciliant?
On le voit: une mesure fondée sur la date de naissance est simple à mettre en œuvre et évite de devoir recourir à des interprétations ou à des estimations morales.

… mais pas la plus honnête
Les mêmes arguments apparaissent dans la limitation d’autres libertés. Par exemple, si le taux de criminalité est statistiquement plus élevé chez les personnes d’une communauté donnée (disons que le risque d’infraction est de 15% et qu’il implique un risque dix fois plus important par rapport à la population générale), il serait beaucoup plus simple de mettre toutes les personnes de ce groupe-cible dans le même panier et de les placer dans des communautés fermées… On verrait peut-être les chiffres de criminalité diminuer sensiblement. Et tant pis pour les 85% qui respectent docilement les règles: c’est l’intérêt général qui prime et on ne  tient pas compte des différences individuelles… C’est pourquoi, déontologiquement, je ne trouve pas correct de faire une fixation sur l’âge. C’est un facteur de risque important, certes, mais c’est loin d’être le seul. On devrait plutôt adopter une méthode proportionnelle et assurer une estimation individuelle.

Pour quoi faire finalement?
Inutile
Imposer de telles séparations est inutile, en fait. Comprenez-moi bien: les mesures qui ont été prises durant la phase aigüe de la crise du corona en Belgique étaient à mon sens tout à fait nécessaires et appropriées. Mais elles s’appliquaient à tous ceux qui pouvaient propager la maladie et avaient pour but de ne pas surcharger les établissements de soins. Si la restriction unilatérale de libertés pour certains groupes-cibles vise à les ‘protéger’, ce n’est pas du tout la même chose.

La liberté est un droit de l’homme
Les personnes qui ont plus de 65 ans ne peuvent pas garder leurs petits-enfants. C’est “pour leur bien.” Ne peuvent-elles pas estimer elles-mêmes ce risque? Sinon, qu’est-ce qui nous empêche d’agir de la même manière pour d’autres risques de santé potentiels?
Prenons le tabagisme par exemple, qui tue 18.600 Belges chaque année. Au niveau mondial, il constitue la deuxième cause de mortalité, avec plus de 5,4 millions de décès par an. Une interdiction générale aurait un effet positif quasi-immédiat, tant sur la durée de vie que sur la qualité de vie. Mais il faudrait ensuite penser à interdire l’alcool, puis la mauvaise alimentation. Et on ne le fait pas parce que la liberté est un droit de l’homme universel, qui couvre aussi la possibilité de faire des choix qui ne sont pas forcément les bons.

Sagesse
Durant le confinement, un certain nombre de droits de l’homme ont été restreints, ce qui était tout à fait compréhensible à ce moment-là. Finalement, on ne connaissait pas encore suffisamment l’impact potentiel de ce nouveau virus et on voulait protéger le droit de vivre. Depuis, il s’est avéré que l’on pouvait maintenir la diffusion du virus suffisamment sous contrôle, moyennant un certain nombre de mesures. Plusieurs de ces mesures peuvent intégrer l’âge comme critère, mais plutôt comme directive et comme recommandation de bonne pratique, en tenant compte de l’avis des personnes concernées. Vu leur âge, on peut s’attendre à ce qu’elles fassent preuve de sagesse.

À propos de l’auteur:
Edelhart Kempeneers est spécialisé en médecine du travail. Il est actuellement directeur médical chez Attentia.

 

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