Fumigation: outil de décontamination des conteneurs ou bombe à retardement?

De nombreuses entreprises aspergent leurs conteneurs de pesticides chimiques afin d’empêcher les moisissures ou les animaux nuisibles de s’attaquer à la cargaison, un procédé connu sous le nom de "fumigation". Mais cette technique laisse bien souvent des résidus qui ne sont pas sans risque pour celles et ceux qui, inconscients du danger, pénètrent dans les conteneurs sans la moindre protection.
Mondialisation
Fin 2008, à l’occasion du 18e congrès de la European Respiratory Society (1) basée à Berlin, des chercheurs allemands et néerlandais dévoilaient les résultats d’une étude intégralement consacrée à la fumigation des conteneurs.
Leur enquête met en exergue le rôle prépondérant que jouent la mondialisation et le commerce international dans l’expansion du problème lié à la fumigation. De nombreux États imposent en effet des règles particulièrement strictes en matière de décontamination des conteneurs et des marchandises pour éviter l’arrivée sur leur territoire de champignons, d’insectes ou de bactéries. Pour les respecter, les entreprises sont donc obligées de recourir à des pesticides. Or, si certains pays obligent leurs entreprises à établir une déclaration spécifique lorsqu’elles recourent à ce type de procédé, d’autres ne prévoient aucune obligation de déclaration. En outre, bien que ce soient chaque année des millions de conteneurs qui transitent d’un pays à l’autre, la réglementation n’est pas appliquée partout de la même façon. Une signalisation claire faisant souvent défaut, les travailleurs occupés dans les ports et dans le secteur du transport ne sont pas toujours conscients des risques qu’ils encourent.

97% des conteneurs touchés
En passant au peigne fin des échantillons d’air prélevés sur 200 conteneurs basés à Hambourg et sur 300 conteneurs du port de Rotterdam, les chercheurs ont découvert que pas moins de 97% d’entre eux présentaient des résidus de gaz, principalement du dichloroéthane 1,2 (un tiers des conteneurs d’Hambourg et la moitié de ceux de Rotterdam) et du bromure de méthyle (20% à Hambourg et 25% à Rotterdam).
De plus, la concentration de dichloroéthane 1,2 trouvée était plus élevée que la norme autorisée dans 19% des cas, un constat qui vaut également pour la concentration de bromure de méthyle dans 11% des cas. Les chercheurs ont également découvert des traces de benzène et de toluène.

Que faire avec des conteneurs fumigés?
Les entreprises qui vident et/ou gèrent des conteneurs doivent être conscientes du fait que la grande majorité des conteneurs qui passent entre leurs mains sont susceptibles d’avoir subi une opération de fumigation et ce, même en l’absence d’autocollant ou de signalisation spécifique.
Certains appareils de mesure détectent facilement la présence de gaz de fumigation tels que le bromure de méthyle, le fluorure de sulfuryle, la phosphine, la chloropicrine, le formaldéhyde ou le dioxyde de carbone. Mais ils ont également leurs limites: leur sélectivité laisse parfois à désirer et leur seuil de détection peut être relativement élevé.
Tant que ces substances sont présentes, aucun travailleur ne devrait être autorisé à entrer dans les conteneurs. Ceux-ci peuvent être aérés dans un lieu à ciel ouvert ou ventilés par des moyens artificiels afin de laisser les composés volatils s’échapper.


Contamination des marchandises
Les substances incriminées se retrouvent également dans les marchandises que transportent les conteneurs: les chercheurs ont en effet trouvé de nombreuses substances toxiques dans des aliments, des matelas, du matériel électronique, des vêtements et des chaussures. Selon les experts, il faut parfois plusieurs mois avant que les substances en question ne disparaissent complètement des marchandises contaminées.

La législation belge en matière de fumigation
En Belgique, cette technique est régie par l’arrêté royal du 14 janvier 1992 relatif à la réglementation des fumigations (MB du 5 février 1992), qui en fixe les conditions d’utilisation et les mesures de sécurité spécifiques. Un projet d’arrêté royal a été déposé afin d’actualiser cette réglementation. Le nouveau texte prévoit notamment de rallonger la liste des gaz de fumigation (acide cyanhydrique, bromure de méthyle, hydrure de phosphore et chloropicrine) en y ajoutant le fluorure de sulfuryle. Le projet contient également un formulaire standard d’annonce de fumigation.
Le Conseil supérieur pour la prévention et la protection au travail a déjà rendu son avis concernant ce projet de loi (avis n°126 du 18 avril 2008), mais l’arrêté royal n’a pas encore été publié au Moniteur belge.
Des règlements internes peuvent imposer des règles complémentaires en matière de fumigation: le port d’Anvers par exemple a délimité des zones de fumigation à respecter.

Dangers pour la santé
Les chercheurs insistent sur le fait que ces substances peuvent non seulement entraîner des irritations du nez et de la gorge, mais qu’elles peuvent également être à l’origine d’allergies, d’asthme et de cancers (de nombreux pesticides utilisés sont en effet cancérigènes). Il est aussi déconseillé de négliger les très dangereuses propriétés neurotoxiques du bromure de méthyle. Les travailleurs les plus exposés sont les dockers, les douaniers et toutes les personnes qui pénètrent dans les conteneurs (voir aussi "Douaniers et containers" dans PreventActua 16/2005).
Les risques augmentent également pour l’utilisateur final – le consommateur – qui utilise les marchandises contaminées par ces différentes substances.

Méconnaissance du phénomène
Une enquête (2) menée par l’inspection du ministère néerlandais du logement, de l'aménagement du territoire et de l'environnement (VROM) montre que les employeurs ne sont, en règle générale, pas conscients d’envoyer leurs employés dans des conteneurs fumigés.
Les inspecteurs ont contrôlé 64 entreprises qui se chargent de décharger ou de gérer des conteneurs transitant par les mers. Un premier contrôle a montré que 97% de ces entreprises n’avaient procédé à aucune analyse des risques liés à la fumigation alors que la législation néerlandaise l’impose.
De plus, 76% des entreprises n’étaient tout simplement pas au courant de cette obligation. De nombreux employeurs pensaient également à tort que les conteneurs acheminés par mer n’étaient pas traités avec des produits chimiques.
Toutes les entreprises prises en défaut ont écopé d’un avertissement et se sont vues intimer l’ordre de se mettre en règle. Lors du deuxième contrôle, la majeure partie des entreprises avaient procédé aux rectifications nécessaires. Un procès-verbal a été dressé pour les deux seules sociétés à ne pas avoir respecté leurs obligations en la matière.
D’après les mesures effectuées, 61% des conteneurs contrôlés présentaient un danger pour les employés. De plus, 31% des entreprises concernées ont constaté qu’elles réceptionnaient régulièrement des conteneurs contaminés par des gaz résiduels.


La fumigation au bromure de méthyle interdite en Europe dès 2010
Le 11 mars 2009, le Parlement européen et les États membres de l’UE ont conclu un accord informel afin d’interdire la fumigation des conteneurs au bromure de méthyle sur l’ensemble du territoire européen à partir de mars 2010.
Les nouvelles règles auront des répercussions positives tant pour la couche d’ozone que pour la santé des dockers et des douaniers qui entrent régulièrement en contact avec des conteneurs.


(1) www.ersnet.org
(2) Gegaste Containers 2005 - Gezamenlijke inspecties gegaste containers door de arbeidsoinspectie en VROM-inspectie, juillet 2006, www.arbobondgenoten.nl/arbothem/gevstof/containers/ai_juli2006.pdf
: 07/2009