Des journalistes pressés comme des citrons

En Flandre, les journalistes se trouvent de plus en plus en situation de porte-à-faux par rapport à l'éthique et à la déontologie journalistiques contemporaines et ce, pour différentes raisons: numérisation croissante des flux d'informations, hausse de l’optique commerciale et renforcement de la concurrence. Les effets se font sentir non seulement sur la qualité du travail mais aussi sur le bien-être des journalistes.

Risques accrus
Après une première étude quantitative, menée en 2009 par la Haute école Artevelde auprès de journalistes flamands (1), les chercheurs publient aujourd’hui un volet qualitatif.
La première étude a montré que 10% des journalistes présentaient des symptômes de burnout clinique (contre 4% pour l'ensemble de la population), 21% présentaient un risque accru (contre une moyenne de 16%) tandis que 7% des journalistes avaient déjà fait l’objet d’un diagnostic médical de burnout.



Qu'est-ce que le burnout?
Le burnout est un syndrome caractérisé principalement par l'épuisement, mais aussi par du cynisme et une image dégradée des capacités personnelles. On considère généralement que le burnout est le fruit d’une exposition prolongée à un stress émotionnel, mental et interpersonnel chronique – la plupart du temps sur le lieu de travail. Les personnes atteintes de burnout présentent souvent une attitude distante par rapport à leur travail et ont une image négative de leurs compétences.

Causes
D'où vient ce risque élevé de burnout? Les chercheurs ont mené des entretiens approfondis avec vingt journalistes professionnels confrontés au burnout et ont ensuite présenté les résultats à un groupe d’experts. L'analyse des résultats montre que la fréquence élevée des burnouts est liée à la fois aux traits de personnalité et aux conditions de travail spécifiques.

Personnalité sensible au stress
Les journalistes interrogés s’estiment inquiets, peu sûrs d'eux-mêmes et perfectionnistes. Ils ont l'air de douter d'eux-mêmes, ne s'attaquent pas aux problèmes et ne sont pas ouverts aux changements. Ces traits sont symptomatiques d'une personnalité vulnérable au stress et se trouvent donc à l'origine du burnout.

Conflit de valeurs
Par ailleurs, les journalistes interrogés sont en porte-à-faux avec leur cadre professionnel sur le plan des valeurs. Ils désirent exercer leur métier avec sérieux et travailler dans le respect de leur déontologie mais cette volonté se heurte de plus en plus souvent aux évolutions de la profession de journaliste: le taux élevé de "copier-coller", les "formats" à remplir de haut en bas, le journalisme "light" qui s'aligne sur les attentes du lecteur, etc. Les journalistes s'inquiètent aussi du sensationnalisme, de la focalisation croissante sur l'illusion du jour et de la baisse de qualité des articles et reportages. L'agitation quotidienne du journalisme express est une grande source de frustration: les journalistes ne vont presque plus sur le terrain et l'expérience est vécue comme inutile. La multiplication des tâches accentue également la pression de travail et le risque d'erreurs. Cette relation difficile entre l'éthique professionnelle et la pratique provoque des tensions récurrentes.
Qui plus est, les journalistes emportent souvent du travail à domicile. Le travail et la vie privée entrent en conflit, le plus souvent au détriment des relations personnelles.

Une grosse pression de travail
Dans le secteur journalistique, l'expression "pression de travail" revêt différentes significations. Il existe une pression sur les journalistes pour qu'ils prestent beaucoup d'heures. Ils travaillent souvent pendant des mois sans prendre de vacances et sont confrontés à des sujets émotionnellement éprouvants. Par ailleurs, on constate souvent dans les rédactions un manque d’esprit de corps parce que ce sont les résultats individuels qui comptent. Au final, c'est l'esprit d'équipe qui en fait les frais. Qui plus est, le secteur de la presse ignore en général les aspects liés à la gestion des individus (people management). Les bons éléments ne sont guère souvent récompensés pour leur travail et, étant donné la précarité croissante de l'emploi, rares sont ceux qui protestent.

Objectif prévention
Dans ce secteur professionnel, la prévention n'est pas chose facile. Les journalistes étant des gens très motivés, il faut donc longtemps avant qu'ils ne reconnaissent les symptômes de burnout. Ils continuent souvent à travailler presque jusqu'au moment où ils s'effondrent. Le burnout n'est pas un sujet dont les journalistes parlent entre eux. La résistance au stress fait partie de leurs compétences de base et même ceux qui souffrent de burnout continuent à considérer le journalisme comme un métier rêvé. Même après un burnout, ils restent le plus souvent pleins d'enthousiasme, ce qui complique considérablement le travail de prévention dans ce milieu.
Le groupe d’experts qui s’est réuni pour débattre des questions de prévention plaide pour une sensibilisation des travailleurs et des syndicats et pour une amélioration de la politique de ressources humaines dans les entreprises du secteur des médias. Il recommande également d’améliorer la communication dans les rédactions et de consolider l’encadrement et la formation des journalistes. Il peut être utile de désigner une personne de confiance et de recevoir une aide concrète du médecin d'entreprise.

(1) Voir aussi "Des journalistes sous pression", PreventActua 06/2009

: PreventActua 11/2010