Aider ses collègues à surmonter une expérience traumatique

S’attaquer avec succès aux risques psychosociaux liés à des événements marquants sur le lieu de travail, c’est possible. C’est ce que démontre le Fire Stress Team, en abrégé FiST, un réseau de près de 200 pompiers qui aident bénévolement leurs collègues ayant vécu une intervention traumatique.

Un peu d’histoire
Le Fire Stress Team ou FiST* a été fondé au cours de l’année académique 1993-1994, au sein du corps de sapeurs-pompiers de Bourg Léopold, par le psychologue spécialisé en traumatologie Erik De Soir. Confronté à plusieurs reprises à des interventions marquantes en tant qu’ambulancier bénévole, il a constaté à l’époque qu’il n’y existait pas de soutien pour les secouristes ayant vécu des interventions choquantes et potentiellement traumatisantes. Erik De Soir avait déjà cofondé, deux ans plus tôt, le Centre de psychologie de crise au sein de l’Hôpital Militaire Reine Astrid après le drame du Heizel et le naufrage du ferry ‘Herald of Free Enterprise’ au large de Zeebruges.
Ce n’est qu’après plusieurs expériences réussies avec le FiST et quelques interventions marquantes ou particulièrement remarquées, que le réseau a été déployé dans d’autres corps de sapeurs-pompiers en Belgique. Le fonctionnement reposait presque exclusivement sur le travail de bénévoles qui, durant leur temps libre et sans rémunération, se rendaient sur le terrain, souvent avec leur propre moyen de transport, pour aider leurs collègues secouristes à surmonter les expériences choquantes.

FiST
Le FiST est un réseau de pompiers, d’ambulanciers et d’infirmiers formés pour aider leurs collègues à assimiler les interventions potentiellement traumatisantes. Le but n’est pas de faire oublier les interventions, mais de replacer dans un contexte adéquat les problèmes qui apparaissent au niveau physique, affectif, familial et professionnel, et de contribuer ainsi à les contrôler. L’essence de l’approche FiST repose sur des entretiens structurés permettant de passer les interventions en revue. “Les pompiers sont formés pour aider les autres. Ils ont souvent une image de costauds, c’est pourquoi il ne leur est pas toujours facile de parler de leurs sentiments,” explique Erik De Soir, psychologue spécialisé en traumatologie. “Pourtant, 8 à 10% des pompiers souffriraient de troubles liés au stress post-traumatique et ne seraient dès lors plus à même d’effectuer leur travail convenablement. Cela se traduit parfois par de petits détails, comme les pompiers qui arrivent systématiquement en retard pour la première équipe ou adoptent certains comportements d’évitement sur le terrain. En effet, ils ne veulent pas être les premiers présents sur le lieu de l’accident. Parfois, leur vie familiale en souffre également. Il est donc très important que ces personnes se voient proposer un accompagnement psychologique, afin qu’elles restent mentalement opérationnelles et puissent continuer à effectuer leurs interventions en toute sécurité.”

Soutien de qualité
Le fonctionnement du FiST repose sur un modèle de travail scientifique et des principes de base devant garantir un soutien de qualité, comme par exemple
- prévoir un soutien à la mesure des besoins et des capacités de l’intéressé
- assurer une prise en charge d’urgence (par les antennes FiST) et une prise en charge différée (supervisée) (par les débriefeurs FiST)
- adopter une approche multidisciplinaire (discussion d’interventions avec l’aide de toutes les disciplines impliquées)
- favoriser le soutien social parmi les personnes affectées
- fournir à temps des informations liées à l’incident
- donner des informations sur ce qui constitue une réaction normale
- prévoir un interlocuteur pour les questions des personnes affectées
- surveiller les personnes affectées et initier éventuellement la phase de suivi.

Le FiST en action
Lors d’interventions traumatisantes (accidents impliquant plusieurs décès, opérations au cours desquelles il y a des blessés ou des tués parmi les membres des services de secours, accidents impliquant des enfants, etc.), le FiST entre automatiquement en action. Dans chaque province, le FiST dispose de personnes de contact auxquelles il peut être fait appel via les centres de secours 112. Le FiST peut aussi agir à la demande d’un chef de corps.

Prévention primaire
Quoi que l’on fasse, les pompiers et ambulanciers sont susceptibles d’être exposés à des événements potentiellement traumatisants. Leur mission consiste à sauver des personnes en les extrayant d’épaves de voitures ou de maisons en flammes. Pourtant, même dans ce contexte, il est possible de faire de la prévention primaire.
Chaque caserne de pompiers a en principe un ou plusieurs collaborateurs FiST à son service (antennes FiST). Les secouristes savent donc qu’ils peuvent parler des interventions difficiles avec un collègue formé à cet effet. Des exercices communs d’interventions traumatisantes sont également organisés pour les corps de sapeurs-pompiers. En outre, le FiST est présent aux journées portes ouvertes et essaie par d’autres moyens de sensibiliser les collègues à l’importance du soutien psychologique.
Les antennes FiST, qui jouent le rôle d’intervenants de première ligne, reçoivent une formation de deux jours (un jour de théorie et un jour de pratique) au sein de l’école du feu provinciale. Les débriefeurs FiST, qui agissent en tant qu’intervenants de deuxième ligne, reçoivent une formation complémentaire (un week-end et deux soirées). Les deux niveaux se trouvent sous la supervision d’une troisième ligne. Ils se réunissent tous les trois mois pour assurer la formation continue et discuter de tout le soutien qu’ils ont fourni dans le cadre d’interventions choquantes.

Prévention secondaire
La prévention secondaire est en principe activée après toute intervention potentiellement traumatisante. Les antennes FiST sont présentes sur le lieu de la catastrophe ou juste après l’intervention et se tiennent immédiatement à disposition dans la caserne de pompiers, au retour des collègues. Ce sont elles qui assurent une première prise en charge d’urgence, individuellement (tête-à-tête) ou en groupe. A l’aide de quelques questions ciblées, les intervenants FiST établissent la nécessité de prévoir une prise en charge différée.
“Après ou durant l’intervention, les collègues directs n’ont pratiquement pas, voire pas du tout le temps de regarder les personnes qui se trouvent autour d’eux. Ils sont en effet également impliqués dans un incident. C’est pourquoi il est nécessaire de faire appel à des personnes spécialement formées à cet effet,” explique Erik De Soir.
Les antennes FiST sont des pompiers ou ambulanciers opérationnels qui connaissent très bien leurs collègues. Dans la plupart des cas, leur profil est celui d’un secouriste expérimenté et bien formé. Ils sont donc les mieux à même d’évaluer l’accompagnement ou le suivi requis. Après une intervention marquante, ces collaborateurs mènent un premier entretien de désamorçage basé sur cinq questions:
- Que s’est-il passé? Pouvez-vous brièvement revenir sur le type d’intervention?
- Qu’avez-vous fait durant l’intervention, dans le cadre de quelle fonction?
- Comment cela s’est-il passé selon vous? Qu’est-ce qui était le plus difficile?
- Comment vous sentez-vous à présent? Que pensez-vous de ce que vous avez pu faire?
- Est-il judicieux de continuer à en parler? (au cours des prochains jours)

Les intervenants de deuxième ligne sont les débriefeurs FiST. Il s’agit de collaborateurs formés pour mener des discussions individuelles ou en groupe. Celles-ci débutent tout d’abord par une reconstitution très détaillée des faits, de manière chronologique, avant de s’arrêter sur l’expérience émotionnelle de l’événement. Pendant ce temps, les antennes FiST restent également présentes en arrière-plan. En concertation avec les débriefeurs, elles s’occupent éventuellement de faire intervenir une aide externe.

Prévention tertiaire
Les collaborateurs du FiST restent activement impliqués dans le suivi environ quatre à six semaines après une intervention marquante. Une prévention tertiaire est mise en place afin de pouvoir assurer également un suivi et une aide à long terme. “Le but à terme est qu’un pompier-psychologue soit présent dans chaque province. En France, il s’agit de psychologues qui ont une formation de pompier et qui portent donc le même uniforme que leurs collègues. En Belgique, cela n’est pas encore au point. Je suis aujourd’hui le seul pompier-psychologue en uniforme dans toute la Belgique”, nous confie M. De Soir. “Un accident grave peut continuer de hanter l’esprit pendant des années. Dans de nombreux cas, les pompiers et ambulanciers non seulement sont seuls pour traverser cette épreuve mais ils doivent en outre accompagner les membres de la famille affectés. Ils ont souvent peur que ce type de drame n’arrive aussi à leur famille. J’ai par exemple discuté avec des parents qui ne parvenaient jamais à trouver le sommeil avant que leurs enfants adolescents ne rentrent de soirée. Ou avec un jeune père qui craignait que son enfant soit victime de la mort subite du nourrisson. Beaucoup de pompiers tombent rapidement malades lorsqu’ils sont à la retraite. Une fois le stress retombé, les traumatismes non assimilés refont surface. Nous devons l’éviter.”

Le FiST en chiffres
Les Fire Stress Teams sont aujourd’hui bien intégrés dans les corps de sapeurs-pompiers belges et ont acquis une solide réputation. Depuis 1993, 150 journées d’étude et exercices pour les corps de pompiers ont été organisés à propos d’interventions marquantes. 500 antennes et 300 débriefeurs ont été formés. Le nombre d’interventions de soutien effectuées sur le terrain s’élève à environ 150. Quelque 400 débriefings de groupe ont été organisés afin d’aider à assimiler des interventions potentiellement traumatisantes. “Toutes ces heures ont été prestées gratuitement et sans que les bénévoles en tirent un quelconque profit. L’envergure financière de ce projet est à elle seule plus qu’exceptionnelle, à une époque où le bénévolat est sous pression et où les gens veulent être payés pour tout. Le FiST est simplement gratuit”, souligne Erik De Soir.

16 juin 2007: un pompier décède lors d’un accident avec une autopompe
Dans le Brabant flamand, un fourgon d’incendie du corps d’Asse a dérapé dans un virage lors d’une intervention, heurtant le pilier d’un pont. Un pompier est décédé sur place et deux de ses collègues ont été gravement blessés. Deux autres ont été évacués avec des blessures légères.

Ce jour-là, Guy De Bondt a perdu un collègue qui lui était cher et s’est lui-même retrouvé paralysé au niveau des jambes. “Un pompier part du principe qu’il va sauver des gens. Il ne pense généralement pas aux risques qu’il court lui-même,” nous dit le pompier. “Mon collègue François avait perdu la vie. Quant à moi, je n’ai pas mis longtemps à établir le diagnostic, car j’ai moi-même été infirmier urgentiste. J’ai tout de suite pensé: et maintenant, quel rôle vais-je encore bien pouvoir jouer dans la vie?” L’aide psychologique a débuté immédiatement sur le lieu de l’accident. Un collaborateur du FiST averti de l’accident s’est rapidement rendu sur place. “Sa présence m’a rassuré. Il me disait ‘ça va aller’”.
Juste après l’intervention, un entretien de groupe a été organisé avec le collaborateur du FiST et les pompiers concernés qui avaient dû extraire leurs propres collègues de l’épave. Le chef de corps Bruno van den Broeck a été surpris de constater que certains collègues pouvaient parler de l’intervention, tandis que d’autres étaient frappés de mutisme. “Le collaborateur du FiST a reconnu ces signes et a pu faire intervenir une aide spécialisée. Le FiST a veillé à ce que les pompiers affectés et leurs familles puissent faire appel à une aide spécialisée. Je trouvais important que cette aide puisse être proposée au sein du corps de sapeurs-pompiers, mais je voulais aussi que cela se fasse discrètement, sans que les collègues le sachent.”
Guy De Bondt: “Ma souffrance physique était manifeste. Mais j’avais aussi beaucoup de choses à gérer au niveau psychique, financier et juridique. J’ai été bien encadré pratiquement tout de suite. L’aide apportée par un Fire Stress Team expérimenté est inestimable. On a tendance à s’effacer, à se montrer plus fort qu’on ne l’est. Grâce à la présence des collaborateurs du FiST, on sait qu’on peut toujours faire appel à une aide psychologique. Celui qui ne reçoit pas cette aide risque à long terme d’avoir davantage de frustrations.”

 

* Le fonctionnement du Fire Stress Team a été présenté lors d’une conférence de presse autour de la campagne ‘Les risques psychosociaux: mieux prévenir pour mieux travailler’ de l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail 2014-2015 (EU-OSHA) au ‘Provinciaal Instituut voor Vorming en Opleiding (PIVO)’ d’Asse.

: PreventFocus 8/2016